Ouvrage de Castel Tournou

Boudée par les randonneurs qui lui préfèrent la vallée des Merveilles et ses gravures protohistoriques, la vallée du Riofreddo, à l’est de Tende, n’est pourtant pas dénuée d’intérêt.

Le vallon du Refrei est formé par le ruisseau du Riofreddo (13 km) qui prend sa source sur le plateau de Malabergue à un peu moins de 1800 mètres d’altitude. Grossi par les eaux du vallon de Malabergue, de Bachialon et de Baracon, il s’écoule d’est en ouest, vers le sud où il rejoint la Roya au niveau de Tende.

Le vallon du Refrei est essentiellement connu pour Castel Tournou (ouvrage 243) et le rocher de Servia (ouvrage 244), deux ouvrages défensifs creusés à même la roche en 1940.

Vallon du Refrei, sd.

L’histoire de l’homme dans ce vallon est pourtant beaucoup plus ancienne.

C’est en 1163 qu’est mentionnée pour la première fois la route qui va de Cravaluna, au-dessus de Navarne (aujourd’hui La Varne), au gias[1] de Malaberga (Malabergue).

Aujourd’hui, la présence humaine ne se concentre plus qu’en trois lieux : la Pia, Refrei et la Varne.

A seulement quelques minutes en voiture de Tende, c’est le hameau de la Pia qui concentre le plus d’habitants. Viennent ensuite le hameau du Refrei et les granges de la Varne, desservis par une piste depuis Morignole. Si les routes et pistes ont permis de pérenniser (de façon très relative) ces groupements d’habitats malgré le dépeuplement du vallon, un autre facteur doit être pris en compte pour expliquer la longévité de ces hameaux au fil des siècles derniers.

Saint-Julien, la Pia, Carta contenente Briga, Carnino, Upega e Tenda, ASTo

Ce sont les lieux de culte. Seules trois chapelles semblent avoir existé dans le vallon du Refrei. La première se trouvait à la Pia et était dédiée à saint Julien. Un seul document nous renseigne sur sa localisation et seul un oratoire accolé à un bâtiment qui correspondrait à l’ancien emplacement du lieu de culte pourrait aujourd’hui témoigner de l’existence de cette chapelle.

La deuxième se trouve à la Varne et est dédiée à Notre Dame des Neiges. Modeste bâtiment semblable aux autres bâtisses du hameau, elle n’est reconnaissable qu’à la croix en fer forgé qui se dresse à son fronton. De plan carré, sa surface est légèrement inférieure à 30 m2 et elle s’ouvre au sud. Elle est totalement prise dans le noyau d’habitations que forment les granges de la Varne.

Notre-Dame des Neiges, La Varne

Enfin, la troisième se trouvait un peu avant l’actuel hameau du Refrei et était dédiée à Notre Dame de Consolation. Il n’en reste aujourd’hui que des ruines. Cette chapelle aurait été reconstruite au XVIIIème siècle en remplacement d’une ancienne détruite par une avalanche de neige[2].

N-D de Consolation, amorce de la voûteNon orientée, elle s’ouvre à l’est et sa superficie avoisine les 30 m2. Sa façade est percée d’une porte rectangulaire surmontée d’un linteau hémicylindrique en lames de schistes concentriques et de deux petites fenêtres latérales. Une autre ouverture, plus grande, perce le mur sud de l’édifice. Il est possible qu’un oculus se soit trouvé au-dessus de l’entrée. De plan carré, cet édifice semble avoir été couvert d’une voûte d’arêtes, comme en témoignent les piliers qui, aux angles du bâtiment, portent encore quelques un des claveaux de la voûte, réalisés en tuf de rivière. L’essentiel du bâti est modeste et fait la part belle au schiste. Des lames de schiste, complétées par quelques blocs calcaires, constituent l’appareil de cette chapelle.

Notre-Dame de Consolation

 

1785, La Varne et Refrei, ASTo

En 1805, on y célébrait encore la sainte Messe mais ces petits lieux de culte n’accueillaient en fait qu’une ou deux familles, rarement plus. Ainsi, à la Varne, on ne comptait qu’une famille de sept ou huit personnes en 1805[3]. Cet aspect n’est pas propre au vallon du Refrei puisque le hameau de Canaresse, au nord de Tende, où se trouve la chapelle Saint-Pierre d’Alcantara, ne comptait à la même époque que deux familles pour un total de trente-cinq personnes[4]. La pérennisation de ces familles en un lieu pourrait d’ailleurs expliquer le caractère erratique de ces groupements d’habitats. En effet, l’observation des cadastres anciens et modernes ne fait ressortir aucune logique d’organisation. Aucune ligne médiane -si ce n’est au hameau du Refrei-, des parcelles aux dimensions disparates, des orientations variables, le parcellaire de ces hameaux a tout de l’urbanisme erratique. On peut localement observer quelques rares noyaux autours desquels sont venus s’accoler les autres habitations, sans doute au fur et mesure de l’agrandissement des familles, mais le seul critère qui semble avoir été pris en compte lors de la construction de cet habitat fut la volonté de vivre ensemble.

Gias à Cravaluna

Enfin, il ne faut pas oublier les gias et vacheries dont les ruines se rencontrent encore à travers toute la vallée et notamment à partir de 1500 mètres d’altitude. Le hameau de Cravaluna est composé d’un noyau d’habitats et de plusieurs gias répartis le long de la barre rocheuse qui mène aux rochers de la Crave au-dessus de la Varne et de Lassanasque. La totalité du hameau est en ruines mais les gias sont les bâtiments les mieux conservés de cet ensemble, preuve d’une certaine longévité des activités pastorales après l’abandon de l’habitat. On les reconnait aisément car ce sont de très grands édifices avec de larges ouvertures, peu ou pas de fenêtres et un large pilier central pour soutenir la charpente et la toiture. A Cravaluna, leurs murs sont larges, massifs, quasiment exclusivement réalisés avec d’épaisses lames de schiste alternativement posées en panneresse et en boutisse qui confèrent à l’ensemble une grande stabilité et résistance. Pourtant, on n’y abrite plus les animaux depuis longtemps et la végétation reprend peu à peu ses droits. Seuls les toponymes et quelques rares bâtiments signalent encore leur existence, comme la vacherie de Valmaurina, le gias supérieur de Malabergue ou la bergerie de Sénéca. On retrouve également les ruines d’une ca d’arbinée, une construction typique de la Roya, se présentant comme un enclos circulaire ou semi-circulaire en pierres sèches destiné à protéger les abeilles et leur miel et pouvant abriter jusqu’à une centaine de ruches.

Gias à Cravaluna Vacherie de Malabergue

 Le vallon du Refrei ne conserve donc pas que des vestiges militaires liés à son emplacement stratégique mais aussi un « petit patrimoine », témoin de plusieurs siècles de pastoralisme, dont l’architecture singulière est cependant condamnée à disparaitre avec les traditions qui faisaient vivre cette vallée.

 

Aude Lazaro



[1] Gias ou jas, se traduit pas « gîte » et désigne de grandes bergeries construites à l’écart des fermes et hameaux.

[2] AD 06, 01B 0207 - l'autorisation pour le notaire de Tende de rebâtir une chapelle située dans le quartier de Rioffredo, emportée par une avalanche de neige, déjà obtenue de l'évêque de Ventimiglia (5 juin 1738).

AD 06, 01B 0211 - la construction d'une chapelle champêtre, sous le titre de Sainte-Marie-de-la-Consolation, dans le quartier Riofreddo de Tende, en remplacement d'une ancienne détruite par une avalanche de neige, accordée au chanoine de la collégiale de ce lieu et la collation de la prévôté dans ladite collégiale pour le prêtre Carlo Giuseppe Caissotti (30 octobre 1761).

[3] Archives Diocésaines de Nice, 1C6.

[4] Il ne faut pas oublier que le concept même de famille a énormément évolué ces 200 dernières années et que l’exode rural a morcelé ces « clans ».